Le Vert Alfonso Gomez a beaucoup bourlingué avant de siéger au Conseil municipal. Candidat à l’Exécutif de la Ville, il a hâte de voir la Comédie reprendre son vol aux Eaux-Vives

Écrire sur la nouvelle Comédie, en confinement depuis 10 jours, et rêver quelques instants. Me souvenir du dernier spectacle, «Dom Juan» de Molière par la compagnie des Fondateurs. Un beau spectacle, une salle pleine de jeunes et la force du texte si actuel en plein débat sur les Césars et les violences faites aux femmes.

Une dernière soirée, à la Comédie des Philosophes. La dernière soirée en fait. Avant l’annonce de la fermeture, brutale, liée au coronavirus. Les derniers spectacles sont annulés, le chantier de la nouvelle Comédie est stoppé, le déménagement repoussé. Les adieux à l’institution se font chacun.e chez soi, en quarantaine.

Les images et les sensations de la dernière saison remontent à la surface : des rencontres chaleureuses après le très touchant spectacle d’Anne Bisang ou encore les folies humanistes de Pippo Delbono. Je me rappelle aussi la découverte extraordinaire de l’univers virtuel de Gilles Jobin ou encore de l’artiste brésilienne Christiane Jatahy qui nous a fait voyager de la scène à l’écran, une soirée magique.

«Nécessité de soutenir l’économie du spectacle»

Tous ces souvenirs nous rappellent la singularité des arts que l’on appelle vivants. Ces créations qui se partagent dans un temps éphémère, nous rassemblent dans un lieu et laissent des traces dans nos âmes. Genève a une formidable scène artistique, très diversifiée. La crise que nous traversons nous aura convaincu, s’il le fallait, que l’art nous est indispensable, que l’économie du spectacle est fragile et qu’il est nécessaire de la soutenir. C’est une préoccupation constante de la Ville de Genève qui devra s’engager fortement dans les années à venir aux côtés des institutions et des artistes qui nous aident à vivre et à penser.

Dans l’attente de la réouverture de nos scènes et de la fin des travaux de la future Comédie de Genève au Eaux-Vives, je tiens à remercier les artistes et toutes celles et ceux qui ont fait la Comédie au boulevard des Philosophes. Dans ce moment de tragédie, savoir qu’un jour prochain, à nouveau, nous sortirons au spectacle, ensemble, donne de l’espoir.

La Comédie reprendra son vol et nous serons présents, pour fêter ensemble un nouveau théâtre et y partager les joies et les peines de la condition humaine.

Alfonso Gomez, candidat des Verts au Conseil administratif de la Ville de Genève

L’association d’étudiants la Tragédie aspire à reprendre l’actuelle Comédie, dont les équipes déménageront au printemps. Le projet n’est pas le seul en lice et doit encore passer la rampe du Conseil administratif genevois. Par Valérie Geneux

« Nous avons reçu quatre dossiers sérieux », indique Félicien Mazzola, collaborateur personnel du Conseiller administratif Sami Kanaan. Le bâtiment historique de la Comédie, au boulevard des Philosophes, attise les désirs. D’après le GHI, les jeux seraient quasiment faits: l’association estudiantine « la Tragédie » devrait remporter la mise. Pourtant, le Conseil administratif de la Ville de Genève est loin d’avoir pris sa décision. Il devrait faire son choix d’ici fin février, avant les élections municipales. Aucune information n’a filtré sur les autres candidats.

Seulement quatre projets en lice? Interrogé à ce sujet, Félicien Mazzola rappelle que le Conseil municipal a fixé des règles bien précises qui peuvent refroidir les ardeurs. La Ville ne subventionnera aucun spectacle en ces murs et n’assurera pas l’entretien du bâtiment. Considérés comme vétustes, les locaux méritent des travaux de rénovations. Le futur occupant devra donc s’en acquitter avant de pouvoir accueillir toute nouvelle activité.

Épicerie solidaire et bibliothèque participative

La Tragédie, c’est le nom que se sont donné les étudiants de l’Université de Genève (UNIGE) et de la Haute École Spécialisée (HES-SO). Ensemble, ils se sont constitués en association et en groupe de travail afin de concevoir un projet ambitieux. «Aujourd’hui, nous aimerions répondre à un besoin : offrir un lieu de rencontre au centre de la cité pour tous les étudiants mais également pour les habitants », déclare Sylvain Leutwyler, co-président.

Le bâtiment de l’actuelle Comédie deviendrait une structure à usages multiples. La Tragédie ne serait pas seule à gérer les locaux. D’autres associations pourraient en profiter. « L’idée est que le lieu accueille des événements et projets des membres de l’UNIGE et de la HES-SO. Ainsi, il pourra y avoir des projections de films, des pièces de théâtres, des expositions, des ateliers, des espaces de rencontres pour des débats et discussions, une bibliothèque participative, ou encore une épicerie solidaire », disent d’une seule voix les étudiants rencontrés.

L’association a le soutien de l’UNIGE et de la HES-SO qui comptent financer les frais d’entretien et de fonctionnement du bâtiment. « Il nous semble important que les étudiants de nos deux institutions puissent bénéficier d’un lieu de rencontres, d’échanges, et un espace de créativité intellectuelle, artistique et sociale. Nous sommes convaincus que des projets originaux pourront germer dans cet espace », expliquent Micheline Louis-Courvoisier, vice-rectrice de l’UNIGE et François Abbé-Decarroux, directeur général de HES-SO Genève. Pour le moment, aucun budget n’a pu être articulé. « Il est encore trop tôt », précisent les institutions.

Un pied dans la maison

La Comédie n’a pas encore terminé sa saison dans ses murs actuels, que déjà les membres de la Tragédie piaffent d’impatience. « Nous souhaiterions profiter de la transition qu’implique le déménagement. Nous sommes en étroit contact avec l’équipe du théâtre qui nous explique le fonctionnement du bâtiment et ses spécificités », raconte Sylvain Leutwyler. L’association mise aussi sur la bonne dynamique entre les membres. « Si le projet aboutit dans deux ans, la plupart d’entre nous auront terminé leurs études, il n’aura plus de raison d’être. C’est maintenant que nous voulons agir. Nous sommes prêts», ajoute Noé Rouget, l’autre co-président.

Motivés et confiants, les étudiants misent sur la gestion de la buvette du théâtre, qu’ils assurent depuis l’automne, afin de faire pencher la balance en leur faveur. « Avec ce mandat nous avons beaucoup appris. Nous avons développé des compétences techniques sur la gestion de bar mais aussi de management, de communication et administratives », argumente encore Céline Zinguignan, chargée de communication de la Tragédie. «Grâce à cette buvette, nous avons aussi un pied dans le bâtiment », complète Sylvain Leutwyler.

Le Conseil administratif sera-t-il sensible à ces arguments ? Le verdict est attendu dans un mois.

Valérie Geneux

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Figure marquante de la vie culturelle genevoise, le conseiller national socialiste Manuel Tornare prend la plume, à notre invitation, pour retracer le destin d’une Comédie hantée par de sacrés fantômes

D’un théâtre…

Ainsi le 6 boulevard des Philosophes, dans les mois à venir, préservera une belle endormie…

La Comédie, ce théâtre, plus que centenaire(1913), construit selon le metteur en scène Matthias Langhoff * comme une « salle communale », (son mécène, le comédien français Ernest Fournier ayant des fonds limités),  impose depuis toujours une scène inadaptée à certaines exigences techniques théâtrales, à cause d’un problème que certains qualifieraient de … «géométrique».
En effet, sa scène, grand rectangle à l’italienne,  comme il se doit, souffre, d’être bien rabotée à son extrémité arrière, côté cour!
Sempiternelle contrainte:  pour y remédier, chacun y est allé de ses propositions, les politiques n’y échappèrent  point!, mais  buttant sur des problèmes techniques, financiers et surtout fonciers insolubles.
L’inversion scène/salle, préconisée par ce fameux rapport*,  commandé en 1986 par la FAD (conseil d’administration de la Comédie), eût été une solution, mais coûteuse et on est à Genève, respect du patrimoine oblige!
La décision tomba: on s’exile aux Eaux-Vives!

Un soir, dans le rôle du passant mélancolique et nostalgique, je sombrai dans un rêve éveillé au pied de la façade: enfermé volontaire dans la salle vide, je retroussai délicatement le manteau écarlate un peu mité; la scène , ainsi dévoilée, était encombrée.
Ils étaient tous là: des fantômes s’agitant, clamant, scandant.

Les Pitoëff parlant exil, Thalmes avec sa troupe, le couple Oury venant d’échapper à la Shoah, Strehler décortiquant une saynète de la Comedia del Arte, Vachoux récitant Vigny, Carrat et Steiger et Isabelle Villars en arrêt devant Stratz, pénétré fébrilement par des réflexions  dramaturgiques.
Et Benno  pourfendant les bien-pensants qui -à son arrivée- redoutaient Brecht, mais se rassurèrent grâce à un flamboyant  Gozzi, avec plumes et bien « masqué »par Werner Strub.
Sans oublier Béatrix Dussane et ses « Matinées classiques » du samedi, parlant d’un temps littéraire que des ados insupportables ne voulaient pas connaître!

Mais, je revins à la réalité…il fallait penser au futur, un théâtre peut en cacher un autre…

L’autre…

Ainsi une nouvelle façade, voulue par les autorités, surgira avec sa belle prestance dans quelques mois, surplombant des rails vers l’infini, un théâtre mieux adapté aux exigences techniques, eurocompatible…plus ouvert sur la région, nous dit-on!
Genève doit se l’approprier, c’est la responsabilité des celles ou ceux qui le dirigeront, mais aussi la nôtre: une légende, en surpassant et intégrant celle du boulevard des Philosophes, est à créer et notre regard doit s’y greffer subtilement.
Du local, forgeons l’universel.

La culture est menacée de toutes parts, pas seulement par des autocraties ou des intégristes religieux, mais aussi par la marchandisation d’une culture très bas de gamme, abrutissante et formatant quelques décérébrés infréquentables.
Le théâtre est un rempart contre toute forme d’oppression: une rescapée des camps nazis m’affirma un jour qu’il y avait 40 théâtres dans le ghetto de Varsovie.

L’affirmation de notre résistance à l’absurde, pour paraphraser Camus, nous dicte d’imposer le théâtre.
C’est certain, la Comédie se doit d’être à ce rendez-vous.

Manuel Tornare

*rapport Langhoff, éditions Zoé, Genève 1987