A l’envers et à l’endroit. Après avoir beaucoup tourné autour du bâtiment, Eddy Mottaz s’est introduit, de nuit, dans ses espaces encore interdits au public

Et si on allait boire un cognac à la Comédie? Ou un Royal Romance, c’est encore plus chic? Le temps des breuvages divins viendra. Pour le moment, le rideau de la fiction et de ses aventures intérieures est toujours fermé. Mais la maison est prête à recevoir ses hôtes. Preuves, les photos d’Eddy Mottaz.

Notre photographe a arpenté les allées d’un bâtiment vaste comme un paquebot. Il s’est arrêté dans le foyer où convergeront les spectateurs. Ce décor qui respire la peinture fraîche pourrait être l’oeuvre d’un plasticien branché, avec ces lampes suspendues comme autant de bougies stylisées et ces parois aluminium qui paraissent dissimuler un monde parallèle.

Une fête est en gestation. On a hâte que les cocktails badigeonnent de pourpre ou de cassis les lèvres et que les têtes dodelinent de plaisir.

Même fermée au public, la Comédie des Eaux-Vives se donne en spectacle, pour le plus grand bonheur de notre photographe Eddy Mottaz

Aux premières loges. Sur le chantier de la Comédie depuis deux ans, Eddy Mottaz chronique le bal des formes, le drame des matières, le coup de théâtre d’une collision entre deux objets – outils de travail oubliés, échelles orphelines, mégots étourdis. Les travaux sont désormais achevés ou presque. Notre photographe butine pourtant toujours autour du bâtiment conçu par les architectes Sara Martin Camara et Laurent Gravier, fondateurs de l’agence FRES.

Sa préférence, ces jours, est nocturne. Voyez cette image, teintée de lumière orangée. La Comédie s’y dessine comme une citadelle futuriste qui lorgne, comme pour se parer de leur autorité, du côté des châteaux médiévaux et de leurs créneaux. Le théâtre est interdit d’accès au public, pour cause de mesures sanitaires. Il n’empêche qu’il sait se rendre désirable, même délaissé, même en sommeil. Ne promet-il pas, devant l’objectif d’Eddy Mottaz, des nuits racées, en lisière de science-fiction? Ou de grandes battues dans la jungle de la ville? Toutes les aventures lui semblent promises, le jour où le COVID-19 et ses bataillons de variants auront déguerpi.

Co-fondateur du Théâtre du Loup et de la Fanfare du même nom, cet architecte de métier a fait partie de l’Association pour une nouvelle Comédie, à l’origine du théâtre des Eaux-Vives

Sur le quai de la gare de Champel, filmé par notre vidéaste Robin Mir, Sandro Rossetti se sent soudain flagada. C’est que l’émotion est forte au moment de monter dans le train et de traverser en quelques minutes à peine une partie de la ville, pour débarquer à la station des Eaux-Vives, celle qu’il voudrait qu’on renomme «gare de la Comédie.»

Pouvait-il imaginer un tel transport il y a vingt ans? A l’époque, cet architecte de métier, co-fondateur du Théâtre du Loup et de la fanfare du même nom, est de ceux qui appellent à la création d’une nouvelle Comédie, encouragés alors par Anne Bisang, directrice de l’institution. Une partie de la profession vient de créer l’Association pour une nouvelle Comédie (ANC). Il en est tout naturellement.

Comédiens, techniciens, scénographes, metteurs en scène cogitent sur un bâtiment qui ne soit plus un rafiot calfaté de toute part, mais un paquebot aiguisé par tous les vents. Tous réclament un théâtre outillé pour le futur, susceptible de convertir les nouvelles générations à l’ivresse des planches.

L’ANC a su se faire entendre, s’enthousiasme aujourd’hui Sandro Rossetti. Les autorités politiques suivront le mouvement. Un concours d’architecture international sera lancé en janvier 2009. Quelque 88 candidats planchent sur «cette usine à fictions.» Couple dans la vie, fondateurs aussi du bureau FRES, Sara Martin Camara et Laurent Gravier l’emportent.

Douze ans plus tard, la Comédie des Eaux-Vives attend encore le coup de ciseau inaugural – le covid impose son calendrier. Mais elle est déjà cette manufacture espérée par Sandro Rossetti et l’ANC. «Ce théâtre n’est pas le fait d’un prince, mais le fruit du besoin et du désir d’une profession», aime à dire cet amoureux du jazz. Parole de pionnier.

Dans les parages de la Comédie des Eaux-Vives, pas un chat en ces nuits confinées. Sauf notre photographe Eddy Mottaz mystérieusement aimanté par le théâtre

Un décor de cinéma. C’était l’autre soir, sur la route de Chêne, cette artère qui file vers Moillesulaz. Le ciel était d’encre indigo, les rues orphelines de leur cohue. Pas une sentinelle, sauf notre photographe Eddy Mottaz. Comment pouvait-il résister à l’assurance de la Comédie, scintillant comme pour un bal, à ces rails de tramway draguant un pays lointain, à ces grues indolentes comme des cygnes en hiver?

Un décor de cinéma, donc. Allez savoir pourquoi, on pense à «Dogville», le film de Lars von Trier. Il y a quelques jours encore, la cinéaste et metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy répétait dans les murs de la Comédie une version de cette mélodie du malheur. Entre la gare et le théâtre surgirait Nicole Kidman jouant Grace, la fugitive poursuivie par des malfrats. Des habitants sortiraient de leurs tanières et apprivoiseraient l’inconnue.

Elle régnerait sur ce quartier en trompe-l’oeil. Mais bientôt ses voisins la regarderaient de travers. L’étrangère deviendrait une intruse, comme dans le film de Lars von Trier. C’est alors que les gangsters débarqueraient, via le tram. C’est à cette fable morale qu’on repense en admirant le plan cinématographique d’Eddy Mottaz.

Notre photographe décline la beauté étrange d’un delta privé de son courant, ces foules qui devraient jaillir de la grande bouche de la gare. Christiane Jatahy a titré son adaptation de «Dogville» «Entre chien et loup» – on ignore encore quand il pourra être présenté à la Comédie. L’image d’Eddy Mottaz a un air d’«entre chien et loup» : en lisière de nuit, quelqu’un va surgir. Nicole Kidman?

Il a tout vu, tout entendu. Pendant quarante ans, ce machiniste, puis cintrier historique a été le témoin de l’histoire de la Comédie. Confessions en hauteur

On l’appelle Babar depuis toujours. Il a une gouaille genevoise et de la répartie. Il a aussi une belle gueule de marin au long cours doublée d’une mémoire océanique. Entré à la Comédie en 1974, au moment où Richard Vachoux en prend la direction, il y a travaillé jusqu’à la fin du mandat d’Hervé Loichemol, sur les hauteurs, dans les coulisses, dans les soubassements de la scène.

Sur sa passerelle de cintrier, il n’a pas seulement tiré les ficelles des décors et de nos illusions vespérales, il a observé, comme aux premières loges, les transformations du métier, les innovations esthétiques. Désormais à la retraite, il s’est immergé l’autre jour pour la première fois dans la Comédie des Eaux-Vives. Un nouveau monde, une autre dimension, dont il a suivi toute l’histoire, comme il le raconte devant la caméra de notre vidéaste Robin Mir.

La Comédie des Eaux-Vives se déleste de ses habits de travail. Le chantier vit ses derniers jours. Eddy Mottaz chronique cet épilogue

La grande salle et ses quelque 500 sièges encore en habits de travail. C’était il y a quelques jours et une brigade de techniciens et d’ouvriers mettait la dernière touche au grand oeuvre. Eddy Mottaz a suivi leur ballet sur une scène vaste comme celle du Bolchoï, recouverte d’un revêtement en plastique bleu piscine, histoire d’éviter salissures et entailles malheureuses.

Ce qui frappe ici, ce sont les bras ouverts en croix de l’homme de dos, au bord de la scène, à gauche. Tandis que deux de ses collègues s’affairent, il paraît s’adresser à la salle, théâtral comme un chef d’orchestre. Quel discours tient-il à la foule invisible? Lui promet-il des soirées de griserie qui feront oublier la grisaille de ces jours claquemurés à cause d’un perfide virus? Se lance-t-il dans une improvisation fougueuse comme un personnage de «Ce soir, on improvise», comédie merveilleuse de Luigi Pirandello?

Certitude: il prend plaisir à jouer sa partition, comme s’il était à la Scala de Milan ou à la Comédie-Française. C’est sa tirade qu’on fantasme. Il arrive ainsi que les photos parlent.

Devant l’objectif d’Eddy Mottaz, la Comédie des Eaux-Vives a parfois des airs de décor de cinéma

Un escalier dans une lumière or et charbon de thriller. En cette fin d’automne, la Comédie des Eaux-Vives n’est plus tout à fait un chantier. Les équipes du théâtre – techniques, artistiques, administratives – sont désormais dans la place, histoire d’apprivoiser la fabrique à fictions.

A sa façon élégante et picturale, notre photographe Eddy Mottaz dessine lui aussi des micro-histoires, de visions insolites en images évocatrices. Voyez celle-ci: elle dessine un passage secret entre deux étages, deux mondes, allez savoir. On pourrait redouter l’embuscade. Mais des foyers lumineux suggèrent une échappatoire.

En réalité, cet escalier côtoie l’une des deux salles de la Comédie, la petite, celle qu’on dit modulable: il permet de rejoindre au sous-sol un vestiaire. Eddy Mottaz raconte avoir été séduit par la pénombre. Ce jour-là, les lampes ne se sont pas allumées, comme elles auraient dû. L’occasion était trop belle: n’y avait-il pas là comme un décor de cinéma?

On se surprend à rêver sur ces marches: les descendre, c’est se sentir comme Ulysse rejoignant le pays des ombres pour consulter le devin Tirésias, avant de mettre le cap sur Ithaque, après dix ans d’errance; les monter, c’est courir après la lumière d’un rivage inédit.

Les images d’Eddy Mottaz ont ce pouvoir: leur climat stimule l’aventure intérieure. Cela tombe bien: les théâtres poussent à larguer les amarres.

Après son camarade Karlo Krousanta, c’est au tour de Chirine Samii de croquer, crayon en main, le fabuleux «Oiseau vert» qui a propulsé en 1982 la Comédie au firmament

Les étudiants de la HEAD face à la légende de la Comédie. C’était au printemps passé. Aucun d’entre eux n’était né en 1982, époque où Benno Besson prenait la direction de la maison. Il n’empêche que, comme pour les épisodes précédents, ils ont imaginé, sous la conduite généreuse et inspirante de leur professeur, Nadia Raviscioni, cet automne de feu.

Après Karlo Krousanta – qu’on retrouvera dans un prochain épisode – c’est au tour de Chirine Samii d’offrir sa vision d’un spectacle qui a projeté la maison d’Ernest Fournier aux avant-postes de la scène européenne. Benno Besson monte L’Oiseau vert de Carlo Gozzi. Jean-Marc Stehlé signe le décor, Werner Strub, les masques. Le succès est phénoménal et les préposés à la billetterie ne savent plus où donner de la tête.

«Je vous en supplie, ne ratez pas ça!»

Chirine Samii va à l’essentiel : le bec et la moustache. Le bec, c’est celui de l’oiseau vert, incarné par l’acteur Alain Tétout, dont le masque a été conçu par son compagnon de vie, Werner Strub – ses visages en cuir, laine ou fil font l’objet d’une exposition à la Fondation Bodmer, à Cologny, fermée pour le moment à cause de la pandémie. La moustache, paysanne et farceuse, c’est celle de Benno Besson, cet enfant d’Yverdon qui a rejoint Berlin-Est après la guerre, pour y travailler avec Bertolt Brecht.

Le strip dévale la pente des souvenirs, d’un masque à l’autre. Cette vivacité est au diapason d’un spectacle qui a mis en joie des dizaines de milliers de spectateurs, à Paris, Bruxelles, Montréal. Le critique Jacques Nerson écrivait à l’occasion de ses représentations au Théâtre de l’Est parisien : «Précipitez-vous au TEP, insistez, forcez l’entrée, si on vous la refuse, mais je vous en supplie, ne ratez pas ça ! »

Ce que laissent les hommes après avoir construit leur maison. Notre photographe Eddy Mottaz collectionne ces traces au coeur du futur théâtre des Eaux-Vives

Une bâche transparente qui était comme une vague submergeant les sièges couleur encre de la grande salle. Telle était la dernière photo d’Eddy Mottaz – voir «Vie secrète du chantier, épisode 17». Changement de focale avec l’image que vous découvrez. Sur fond bitumé, une poignée de caractères typographiques, dirait-on. Les outils minuscules d’un labeur invisible, saisis sur le parvis du théâtre des Eaux-Vives.

Ces écrous, clous, charnières composent un rébus. Comme des coquillages à marée basse, ils sont les marques d’une vie souterraine. Considérez-les de près: des «E» et des «I» jouent leur comédie en ordre dispersé. «Comédie» est peut-être le nom qu’ils ont sur le bout de la langue. Ils préfigurent en tout cas la joie d’une parole qui ne restera pas coincée dans la glotte et qui, le moment voulu, jaillira. Dans cette vision, il y a des lendemains qui chantent.

A trois mois de l’inauguration du théâtre des Eaux-Vives, Karlo Krousanta, jeune talent de la HEAD, retrace son envol, en 1982

En 1981, la nomination de Benno Besson à la Comédie avait divisé. Les uns ignoraient sa carrière, à Berlin-Est dans les années 1950-1960, en Italie, en France ou en Suède dans les années 1970. Les autres voyaient dans l’ex-compagnon de route de Bertolt Brecht un suppôt du communisme.

En cet automne 1982 où il succède à Richard Vachoux, l’enfant d’Yverdon va mettre tout le monde d’accord avec sa version de L’Oiseau vert, comédie du Vénitien Carlo Gozzi. Tout ravit dans ce spectacle : les masques hallucinés jusqu’à en être fantastiques de Werner Strub, le décor de Jean-Marc Stehlé, la rigueur farceuse d’une troupe où s’illustrent Véronique Mermoud, Michel Kullmann, Carlo Brandt, Emmanuelle Ramu, Pierre Byland ou encore Alain Trétout dans le rôle- titre.

La Comédie peinait à exister sur la carte européenne. Elle brille désormais comme une demoiselle diamantée au premier bal. On fait la queue devant les guichets du boulevard des Philosophes. Des programmateurs internationaux se passent le mot. L’Oiseau vert se jouera près de 250 fois, en France, en Belgique, en Italie et au Canada.

Etudiant à la HEAD, Karlo Krousanta retrace à sa façon efficace et personnelle cette irrésistible ascension. Accompagné, comme ses camarades, par sa professeure, Nadia Raviscioni, il recycle avec malice l’esthétique de Jean-Marc Stehlé et de Werner Strub. Dans sa version, c’est l’oiseau vert en personne qui fait office de caissier. Les épithètes glorieuses pleuvent sur ses ailes. Comment mieux signifier ce sentiment de bonne fortune qui a régné alors à la Comédie ?