Alors que la Comédie de Genève déménage, le Musée de l’Elysée se prépare à intégrer le complexe Plateforme 10, avec une réouverture prévue en juin 2022. Sa directrice, Tatyana Franck, raconte cet extraordinaire transfert Par Léo Tichelli

800 000 négatifs, 200 000 diapositives, 200 000 tirages, 35 ans d’histoire.  Le Musée de l’Elysée commençait à être à l’étroit dans la splendide maison de maître du XVIIIe siècle qu’il occupe depuis 1985. Il était temps de changer d’air et de trouver une enveloppe à sa mesure. Direction Plateforme 10, complexe culturel sorti de terre il y a peu, situé à un jet de pierre de la gare de Lausanne.

Mais comment déplace-t-on un tel paquebot, riche de plus d’un million d’objets? Tatyana Franck (photographiée ci-dessus par Salvatore Di Nolfi de Keystone), directrice du musée depuis 2015, détaille les spécificités de cette entreprise à la fois titanesque et sentimentale. 

Quelle est la raison première de ce déménagement ?

Tatyana Franck: Nous changeons de lieu, car le musée de l’Elysée est installé depuis 1985 dans une maison du XVIIIe siècle avec des espaces restreints et non modulables. Impossible par exemple de présenter une photo de 5 mètres de long. Nous ne pouvons pas non plus accueillir un public en situation de handicap. Aujourd’hui, le rayonnement international de notre musée nous pousse à passer à la vitesse supérieure et à investir un bâtiment pensé dès le départ pour la photographie.

Quelles sont les étapes successives du déménagement ?  

Le compte à rebours a commencé en mai 2019, période à laquelle nous avons pris la décision de fermer les collections. Celles-ci comptent plus d’un million d’objets regroupés sur quatre sites : l’Elysée où se trouvent les œuvres les plus précieuses, mais aussi Corbeyrier, Lucens et Sévelin. Il était d’abord important de faire un inventaire de tout ce que nous possédons et de préparer le déménagement en fonction des formats, des techniques et des supports.

Nous organisons également un dernier grand événement qui s’intitule Le dernier éteint la lumière. Il aura lieu les 27 et 28 septembre prochain pour clore trente-cinq ans d’histoire à l’Elysée. Nous présenterons ensuite au public nos nouveaux locaux vides à Plateforme 10 pendant quatre jours en novembre 2021. Il y aura une carte blanche sous forme de projections. Suite à cela, nous déménagerons à proprement parler pour une réouverture complète en juin 2022.

Qu’est-ce qui changera entre les anciens lieux et les nouveaux?

Nous allons regrouper sur un seul et même site l’ensemble de nos collections. Nos réserves seront directement situées à Plateforme 10, réparties dans plusieurs pièces à des températures spécifiques : 18 degrés pour le noir et blanc, 12 pour la couleur et 6 pour les négatifs. Il va donc falloir fournir un important travail de séparation des supports car, pour le moment, tout est classé par format. Nous allons devoir tout séparer, inventorier et reconditionner.

Les espaces d’exposition seront donc beaucoup plus grands?

Oui. Nous doublons nos surfaces d’exposition et triplons nos espaces de réserve. Certains lieux seront partagés avec le musée du design. Nous aurons un atelier technique en commun. Il y aura également une boutique, une librairie et une cafétéria . Le principal avantage sera d’avoir des lieux modulables et flexibles pour proposer des expositions différentes de ce que nous pouvions mettre sur pied à l’Elysée.

Qui coordonne déménagement ? 

L’ensemble des équipes du musée est impliqué. Je souhaite que tout le monde puisse travailler dans les collections, de la technique à l’administration. Le but est que tous nos collaborateurs soient partie prenante de ce projet car c’est un moment historique.

Vous inspirez-vous du déménagement d’autres lieux culturels? 

Mon équipe et moi-même avons beaucoup voyagé avant le coronavirus afin d’échanger avec d’autres institutions et nous renseigner sur les meilleures pratiques à adopter pour un tel déménagement. Nous sommes également en contact étroit avec le Mudac, ainsi qu’avec le musée des Beaux Arts qui a déjà déménagé à Plateforme 10.

Quels sont les principaux écueils à éviter ?

Il y en a énormément. Je vous donne un exemple. Nous avons appris grâce à l’expérience de nos confrères qu’il faut une année complète pour stabiliser les climats et l’hygrométrie des réserves. Après l’ouverture au public du bâtiment vide en novembre 2021, nous allons attendre quatre saisons avant de déménager les œuvres pour s’assurer que tout soit bien stable.

Comment ne pas perdre le public pendant cette période de transition ?

C’est tout l’enjeu de la communication. Nous allons donc mettre sur pied un certain nombre de projets, comme le Photomobile Elysée, un bus qui ira à la rencontre des élèves de la région et proposera des workshops pour les 4 à 18 ans, ainsi que dans les EMS. Nous lançons aussi un blog avec Le Temps. Ce partenariat nous permettra de dévoiler les coulisses de notre institution et de montrer qu’un musée ne se résume pas seulement à ses expositions.

Avez-vous déjà dû faire face à des imprévus ?

Des imprévus, il y en a toujours. Mais nous avons eu énormément de chance car malgré le coronavirus, le chantier n’a subi que quatre jours d’arrêt. C’est bien pendant cette période de crise mondiale d’avoir un projet phare qui va de l’avant. C’est un très beau message pour le public.   

Le public risque-t-il d’être nostalgique de la maison de l’Elysée?

Nos visiteurs y sont très attachés , mais il faut que nous leur fassions comprendre que Plateforme 10 pourra bien mieux les accueillir. Nous conservons aussi l’âme de l’Elysée, car ce n’est pas le bâtiment qui fait véritablement l’ADN d’un musée, ce sont les personnes qui y travaillent. Notre vision de la photographie restera inchangée.

D’un point de vue personnel, comment abordez-vous cette phase?

Ça sera formidable. Même si nous fermons provisoirement, nous restons présents à l’étranger avec de nombreuses expositions qui voyagent à travers le monde.  Et puis un an et demi, ça va passer très rapidement. C’est une belle page qui se tourne.

Propos recueillis par Léo Tichelli

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Augmentation importante de la subvention en 2020, impact éventuel sur d’autres théâtres genevois, poids futur du canton: le ministre socialiste de la Culture livre ses vues au seuil d’une révolution culturelle

La ligne d’arrivée n’est plus un mirage, mais un horizon, la réalité de demain. Dans quinze mois, la Comédie, ses deux salles, son restaurant, ses studios de travail vrombiront, en écho au Léman Express, à sa gare des Eaux-Vives et aux quelque 50 000 passagers qui devraient y transiter chaque jour.

La grande maison romande changera de musculature, d’amplitude, de rayonnement: une petite soixantaine de personnes devraient contribuer à son essor, alors qu’elles ne sont que trente actuellement; sa subvention municipale devrait passer à 12,5 millions, alors qu’elle atteint 8, 3 millions cette année. Le nombre de spectacles accueillis et produits devrait lui aussi augmenter significativement.

Sur orbite, la Comédie du futur? Oui, à condition toutefois que le conseil municipal genevois vote cet automne l’augmentation de 4,3 millions de la subvention pour 2020. Il y a un an, un tel effort ne semblait pas acquis. Aujourd’hui, l’optimisme est de mise. C’est en tout cas le sentiment qui habite Sami Kanaan,  magistrat responsable du département de la Culture et du Sport. Le ministre explique pourquoi la Comédie doit pouvoir compter sur cette augmentation. Et il dit ce qu’il attend du canton appelé, suite au vote du 19 mai,  à s’engager avec plus de force et de moyens surtout dans la politique culturelle genevoise.

Peut-on imaginer que la nouvelle Comédie ne soit pas inaugurée en septembre 2020, qu’il y ait du retard? 

L’avantage avec un nouveau bâtiment, c’est qu’il y a nettement moins de risques de retard. Il devrait être remis à la direction et aux équipes en février 2020. Il y aura ensuite une période de rodage, de prise en main des espaces, avant l’ouverture officielle à la rentrée 2020.

Le Conseil municipal a voté l’an passé une augmentation de 2,5 millions, portant la subvention à 8,3 millions.  Vous prévoyez de demander 4,3 millions supplémentaires l’automne prochain, comme c’était prévu par le cahier des charges du théâtre. Quels arguments ferez-vous valoir?

Il faut terminer le travail!  Nous avons toujours été transparents sur l’effort à consentir. L’augmentation paraît substantielle, certes, mais le budget de la Comédie restera inférieur  à celui de scènes comparables en Suisse, comme le Théâtre de Vidy ou le Schauspielhaus de Zurich. Il y a une majorité qui comprend que l’enjeu est capital, que ce théâtre est un jalon de la politique culturelle à Genève.

Vous êtes très optimiste!

On ne sait jamais en politique. Mais le climat autour de cet objet est favorable. Et ce projet incarne aussi un nouveau morceau de ville autour de la Gare des Eaux-Vives.

La nouvelle Comédie ne pourrait-elle pas fonctionner avec un projet plus modeste?

Cela reviendrait à construire une belle maison et à se résoudre à n’habiter qu’une seule pièce. Ce serait du gaspillage. Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer ne peuvent pas travailler sans la dotation prévue.

En 2016, le canton s’est retiré du financement de l’institution, laissant à la Ville la mission de la porter. En contrepartie, le Grand Conseil a voté le crédit de construction de 45 millions. N’est-il pas temps que le canton revienne à la table?

Absolument. La question, c’est quand. Nous avons l’avantage d’avoir un nouveau magistrat en la personne de Thierry Apothéloz qui a la volonté d’affirmer le rôle du canton en matière culturelle, sur un mode partenarial et en assumant aussi des apports financiers, au lieu d’être en en opposition.

Justement, que vous inspire le vote du 19 mai, l’approbation massive et historique de l’initiative demandant que le canton coordonne la politique culturelle?

Je l’interprète comme un formidable soutien à une ambition collective. 83% pour la culture, ce n’est pas rien. Même si l’initiative n’a pas d’effets immédiats au sens opérationnel, elle donne un mandat à l’ensemble des autorités, cantonales et communales: les Genevois ont envie de culture et veulent qu’on aille de l’avant ensemble.

Ce n’était plus le cas?

Quand je suis arrivé en 2011 au Conseil administratif, nous étions dans cette dynamique avec Charles Beer, alors à la tête du DIP. C’est cette dynamique qui est à l’origine de la loi sur la culture approuvée par le Grand Conseil. Dans la foulée, il y a eu une déclaration conjointe des deux exécutifs en 2013 qui affirmait clairement le partenariat public entre Ville et Canton, avec un renforcement des moyens du Canton. Tout a été bouleversé lors de la législature suivante, avec la LRT, la loi sur la répartition des tâches. Le climat est aujourd’hui apaisé, mais il faut concrétiser. On attend donc avec impatience le message de politique culturelle de Thierry Apothéloz.

Le canton pourrait donc fixer le cap, en concertation avec les communes…

La culture n’est pas une politique régalienne avec un cadre unique. Toute collectivité, communale, cantonale, fédérale, tient à juste titre à développer une action culturelle.   Et le changement est donc considérable: c’est la première fois que le Canton affirmera une ambition  culturelle pour lui-même. Il doit se forger une ambition dans le domaine. Bâle, Vaud, Zurich ont une politique culturelle. A partir de là, une coordination bien concertée sera utile et pertinente.

N’y a-t-il pas trop de théâtres subventionnés à Genève, au vu de cette priorité qu’est la nouvelle Comédie?

Il n’y a jamais une scène de trop! La carte théâtrale que nous avons dessinée fonctionne bien. Hormis la Comédie qui est hors cadre, les maisons développent leurs projets. Le Grütli s’est constitué en bureau des compagnies, le Théâtre Saint-Gervais assume une ligne contemporaine de qualité, sur la rive droite qui plus est. Ce qui est remarquable avec les nouvelles directions que nous avons mises en place, c’est qu’elles travaillent ensemble. C’est nouveau. L’an passé, elles avaient exprimé leurs craintes de subir des coupes du fait de la montée en puissance de la Comédie. Je m’étais engagé à tout faire pour l’éviter. Nous y sommes parvenus.

Pourquoi la Comédie est-elle hors cadre?

Elle travaillera à une échelle qu’on n’avait pas à Genève. Nous n’étions jusqu’à présent pas capables de coproduire des spectacles avec d’autres grandes maisons européennes. Elle le fera.

L’offre est riche, mais le théâtre de texte, d’inspiration plus classique, paraît négligé, alors qu’il y a un public friand de répertoire…

Le Théâtre de Carouge, même s’il n’est pas lié à la Ville, répond parfaitement à cette mission. Am Stram Gram et Fabrice Melquiot ainsi que le Théâtre des Marionnettes font de leur côté un travail exceptionnel. Nous avons décidé par ailleurs de faire du Théâtre Pitoëff un lieu de résidence pour des compagnies qui pourraient se sentir orphelines. Ses résidences seront prochainement attribuées. Elles bénéficieront d’un bon instrument de travail. Notez encore que nous continuons de soutenir des projets au Théâtre Alchimic, bien qu’il soit basé sur la commune de Carouge. Alexandre Jauffret y fait du très bon boulot.

Qu’adviendra-t-il du bâtiment des Philosophes?

On a un projet avec l’Université et les hautes écoles. Il leur manque un endroit pour des activités plus ouvertes au public. On finalisera cet été le scénario. D’autres options sont aussi à l’étude.

Céderiez-vous le bâtiment de la Comédie au canton en échange de l’Ecole des Beaux-Arts qui jouxte le Musée d’art et d’histoire?

C’est une priorité pour nous. Le canton a compris que ce bâtiment est destiné à rejoindre le Musée d’art et d’histoire. On aurait alors enfin cette ligne des musées qui a toujours été évoquée.

A peine réouvert, le Grand Théâtre a dû faire face à un problème de machinerie. Pouvait-on prévoir le problème en amont?

Dans les arbitrages finaux pour les crédits, la machinerie a été évoquée entre la direction du Grand Théâtre et le département de Rémy Pagani. Le diagnostic était qu’elle était vieillotte, mais qu’elle tiendrait. Comme un vieux moteur, elle a mal résisté à la phase d’inactivité. Aujourd’hui elle fonctionne mais en soins intensifs.

Faudra-t-il de nouveau fermer la maison?

Non. On devrait refaire la machinerie par étapes pour éviter la fermeture justement. Ça devrait se faire sur plusieurs intersaisons..

N’est-il pas logique aujourd’hui que le canton soutienne le Grand Théâtre, au côté de la Ville?

Oui, c’est tout à fait logique. Et s’il s’implique, il aura évidemment une place dans la gouvernance. Nous avons des discussions avec Thierry Apothéloz  sur le Grand Théâtre mais aussi la Bibliothèque de Genève. Il faut que les partenariats Ville-canton soient adaptés aux besoins de chaque institution. Mais pour que cela se concrétise, il faut d’abord que le canton définisse son ambition.

Signe d’une grande ambition, deux théâtres d’envergure sortent de terre. Natacha Koutchoumov, Denis Maillefer et Jean Liermier dessinent la révolution culturelle à venir. Les deux premiers dirigent la Comédie, le second le Théâtre de Carouge. D’ici à 2021, ils seront à la tête de maisons flambant neuves pas forcément concurrentes Continuer la lecture “«Genève se dote d’infrastructures inouïes, les politiques doivent être à la hauteur»”