Quelque six mille visiteurs se sont pressés tout le week-end à la découverte du théâtre des Eaux-Vives. Notre photographe Niels Ackermann s’est laissé porter par le courant

L’engouement après le sevrage. Une coulée de curiosité après des mois à cogiter sur le destin de la planète entre son micro-ondes, son portable et sa baignoire. Bref, le plaisir d’une délivrance. Ce week-end, quelque six mille visiteurs – familles, couples, contemplatifs, hédonistes, promeneurs solitaires – ont déferlé sur le parvis de la Comédie des Eaux-Vives. Ils voulaient tout voir: les ateliers où les fictions se ficellent, le restaurant où marivauder, le bar où palabrer entre deux tirades, les salles surtout, foyers de tant de désirs.

Dans la foule, notre photographe Niels Ackermann a attrapé au vol des mines ébahies, l’expression ici d’une surprise, là d’un émerveillement. Cet épilogue en forme d’apothéose marque pour nous la fin de ce blog.

Photographiés par Niels Ackermann, des centaines de spectatrices et spectateurs écoutent la présentation de la première saison à la Comédie des Eaux-Vives.

Pendant trois ans, «Le Temps de la Comédie» a suivi l’actualité de cette construction autour de laquelle gravite un nouveau quartier. Avec Christine Ferrier, responsable des relations extérieures de la Comédie, nous avons multiplié les approches: des étudiants de la HEAD ont raconté l’histoire de la Comédie en bande dessinée, sous la direction enthousiaste de leurs professeurs, Clément Paurd et Nadia Raviscioni; des élèves du Cycle d’Orientation de la Gradelle ont exprimé à hauteur d’adolescence leurs rêves pour ce lieu, aiguillonnés par leur enseignant, Jean-Marc Cuenet; des journalistes ont portraituré des personnalités qui font déjà l’histoire de la Comédie; d’autres se sont intéressés aux mutations parfois douloureuses du quartier; nos photographes, Eddy Mottaz et Niels Ackermann, ont mis des images sur ce que personne n’aurait vu sans eux. Que tous les protagonistes de ce journal en ligne soient remerciés.

On se bousculait ce week-end dans les allées labyrinthiques de la Comédie.

Chaque mois, vous avez été des milliers – entre 5 et 12 000 visiteurs mensuels – à nous suivre. Votre assiduité était un carburant: elle nous obligeait et nous honorait. La Comédie à présent est à vous, à nous. Trente-quatre ans après un fameux rapport signé Matthias Langhoff qui prônait une transformation totale du bâtiment des Philosophes, elle se dresse sur les hauteurs du quartier des Eaux-Vives. Dans son giron, une gare. Tout un symbole. Avanti!

Des visiteurs pris de vertige sur les coursives de la salle modulable.

La population pourra découvrir ce week-end son nouveau théâtre à l’occasion de portes ouvertes. Notre photographe Eddy Mottaz lève le rideau sur les deux salles

Trois ans qu’il attendait ce moment. Eddy Mottaz a été le grand témoin d’un chantier hors du commun. Avec son confrère Niels Ackermann, il a suivi depuis l’automne 2018 pour ce blog, «Le Temps de la Comédie», chaque étape de la construction de ce théâtre. A-t-il été ensorcelé? Le quartier des Eaux-Vives aurait-il des vertus surnaturelles? Sa fabrique à fictions du moins? Notre photographe a rôdé, hiver comme été, dans les allées de ce bâtiment, s’aventurant tantôt dans un escalier obscur, tantôt sur une passerelle vertigineuse, à l’affût d’un rai de lumière rasant sur le béton, d’un esprit mutin sur les parois vitrées, de l’empreinte préhistorique d’un homme ou d’une femme sur une main courante.

Avant même que le théâtre ne soit habité par ses équipes, Eddy Mottaz a étudié sa vie souterraine, attiré par ces chambres noires où nos histoires s’écrivent, les deux salles de la Comédie. La première enveloppe son public tout en voyant grand avec ses 498 sièges, ses parois capitonnées couleur bronze, sa scène extra-large et extra-haute qui autorise tous les caprices. Sa réussite? Le sentiment de proximité qu’elle offre au spectateur, quel que soit le rang où il est assis.

La seconde, modulable comme on dit dans le métier, favorise les renversements de perspectives, les surprises des scénographes, les embuscades poétiques.

La salle modulable pourra accueillir 200 spectateurs. Eddy Mottaz / Le Temps

Le rideau se lève à peine. Mais ce week-end, des milliers de Genevois se sentiront un peu acteurs de leur théâtre à l’occasion de portes ouvertes. Ils l’apprivoiseront sur les traces d’Eddy Mottaz et de Niels Ackermann, mémorialistes d’une construction au destin mouvementé, avec ses ralentissements pour cause de COVID, ses dates d’inauguration reportées, ses courses contre la montre impromptues. Nos photographes ont vécu ces tribulations aux premières loges. Ils devraient encore longtemps hanter les lieux.

La grande salle, vue de la scène, comme si vous y étiez. Eddy Mottaz / Le Temps

Week-end portes ouvertes, rens.: https://www.comedie.ch/portes-ouvertes

Directrice de la production, cette fervente discrète joue un rôle central au moment où la Comédie s’érige en pôle de création européen

La discrète, c’est elle. Elle faufile sa silhouette de ballerine sous un soleil d’opéra, à dix pas chassés de la Comédie des Eaux-Vives. «Une limonade, Julie ?» Un tram lâche un geignement et la chaussée tousse un instant. Julie Bordez s’éclaircit sous vos yeux, un sourire et c’est son enfance farouche qui s’affiche comme par enchantement. Cette jeune mère paraît aérienne. Elle est terrienne en réalité, stratège quand il faut, entremetteuse aussi, comme on dit dans les comédies de Marivaux. Elle imagine des mariages et cette spécialiste des arrangements fait en sorte qu’ils soient heureux.

Julie Bordez ne dirige pas une agence matrimoniale, elle a la haute main sur la production à la Comédie – directrice de la production, dans le jargon. Au côté des codirecteurs Denis Maillefer et Natacha Koutchoumov, elle est cette intendante de l’ombre qui, avec son équipe, rend possibles les spectacles de la maison, qui prévoit les moyens de les financer, qui sollicite à cette fin des partenaires suisses ou internationaux, qui organise les planning de travail des mois à l’avance, qui veille à satisfaire les besoins des professionnels.

«Mon métier consiste à écouter les désirs des créateurs quand ils présentent un projet, à leur suggérer, quand ils viennent d’ailleurs, des rencontres avec des comédiens ou des comédiennes, des scénographes et des éclairagistes d’ici ; à démarcher les institutions qui, outre la Comédie, pourraient contribuer à sa réalisation. C’est à chaque fois un processus au long cours, qui peut se dérouler sur deux ans, comme dans le cas récent du spectacle de Christiane Jatahy, Entre chien et loup, d’après Dogville, le film de Lars von Trier.»

Un géant sur l’échiquier européen

Produire reviendrait donc à édifier une tour Jenga, cette prouesse enfantine qui consiste à superposer des lamelles en bois, puis à les retirer avec doigté, sans que l’édifice s’écroule. Joie de l’adresse, de la persévérance, de l’intuition. L’enjeu, en cette rentrée artistique tellement attendue, est considérable: dotée désormais d’ateliers de construction à demeure, d’un budget qui avoisine les 16 millions, d’une équipe de 74 personnes, la Comédie jouera les premiers rôles en Suisse et en Europe. «Rien que la saison prochaine, nous aurons sept productions maison, en gestation depuis deux ans, 15 coproductions et 11 accueils.»

Preuve de de ce statut nouveau, Entre chien et loup, produit par la Comédie, ainsi que La Cerisaie de Tchekhov avec Isabelle Huppert, coproduit par la maison, ont lancé le même jour le dernier Festival d’Avignon. « Nous rassemblons au même endroit des studios de répétition, deux salles et des ateliers, soit des équipes ultra-compétentes qui permettent de concrétiser des projets d’envergure. Cette organisation nous projette dans une autre dimension et nous vaut d’être très sollicités.»

L’heure est aux équipées européennes. Cet automne, la Comédie et sa caravane se déploieront en France, à Lisbonne et à Milan, au Piccolo Teatro, le fief jadis du maestro Giorgio Strehler. Julie Bordez est diplomate à sa façon obstinée et pudique. Elle négocie des alliances, en Suisse et à l’étranger. Elle maîtrise ses chiffres, les quotes-parts des uns et des autres, les retombées ailées des équations migraineuses. Mais cette algèbre est loin de l’animer uniquement, souffle-t-elle.

L’obsession du beau geste

«C’est le lien avec le plateau qui compte pour moi. J’assiste le plus possible aux répétitions. Je fais ce métier pour voir comment une histoire naît sur les planches, pas pour faire des plannings. Si je me glisse dans les salles pendant cette phase de travail, c’est aussi pour prendre la température du plateau. S’il y a quelque chose qui suscite une tension, il faut apporter des solutions.»

Face à sa limonade, Julie Bordez a la tête soudain ailleurs. Elle a six ans et elle danse en tutu. Elle assimile la mécanique de la grâce et elle tourbillonne comme dans Casse-Noisette. «Je voulais être danseuse, mon héroïne était Sylvie Guillem, j’allais voir des spectacles. Mais ce désir d’être sous les projecteurs m’est passé assez vite. Ce qui est resté, c’est la passion du geste artistique, de la matière qu’il enfante. Celui de Fra Angelico, cet artiste italien du Moyen Age, m’émeut beaucoup, mais je pourrais dire de même du peintre allemand Gerhard Richter.»

Le parrainage de René Gonzalez

La discrète tient son fil. Il conduit aux tréteaux. Elle apprend ainsi le métier auprès de directeurs qu’elle admire, en France et en Suisse. Elle travaille au Théâtre de Vidy dans l’équipe de René Gonzalez, ce coriace au regard bleu, prêt à tout pour un ami. «J’étais venue pour trois mois, mais il m’a engagée. C’était le complice des poètes. Il se mêlait de tout, mais sans jamais se mettre en avant. Il disait qu’il était le portier du théâtre, il l’ouvrait le matin, le fermait le soir.»

Ce sens de l’abnégation, elle l’affine encore au Festival d’Avignon, avec Olivier Py. «Il est érudit et profondément drôle. Il possède une énergie, une vivacité qui lui permet de voir loin. Son théâtre lui ressemble, il est fantasque, fervent, épique, comme une source jaillissante permanente.»

Julie Bordez ne s’enflamme pas, même sous un soleil lyrique, mais elle a des élans à revendre. Elle a hâte de voir vibrer cette Comédie qui l’a tellement impressionnée le jour où elle y a mis les pieds la première fois. «Je me suis sentie très petite, mais ces dimensions ouvrent des imaginaires. J’ai envie d’y voir tant de choses, des acrobates flirter avec les cintres, des danseurs suspendre le temps sur le parvis.» Son métier a ceci de beau : il favorise ces sorcelleries du soir, avec cette discrétion qui est l’apanage des fileuse de songes.

Genève, Suisse, 4 décembre 2020. Jury pour l’élaboration de l’affiche du festival Viva. Propositions faites par des élèves du CFP arts visuels de Genève. © Niels Ackermann / Lundi13

Chargées de l’action culturelle de la maison, Tatiana Lista, Florence Terki et Tiziana Bongi dévoilent leurs plans pour que le théâtre rassemble le plus grand nombre à toute heure du jour et de la nuit

«On a beaucoup travaillé de manière souterraine», souffle Tatiana Lista. En ce début d’après-midi, la jeune femme a l’air mutin d’une Colombine, cette fine guêpe qui pique au bon endroit dans la commedia dell’arte. A la tête de l’action culturelle, elle construit un canevas qui devrait inscrire de plain-pied la Comédie dans son quartier et dans la ville. A ses côtés, ce même jour, Florence Terki et Tiziana Bongi opinent du chef, assises sur une banquette orange, qui évoque un Transsibérien d’autrefois. Elles aussi contribuent, depuis deux ans, à un scénario dans lequel visiteurs d’un jour, voisins, familles, amoureux de Shakespeare ou d’Alfred Jarry sont appelés à jouer un rôle. Tous en scène, au fond.

Le Pont des arts

Un scénario pour tous ? Mais de quoi parle-t-on ? De l’action culturelle, nommée ici le «Pont des arts». Ce champ recouvre mille et une activités, artistiques, pédagogiques, sociales, destinées à transformer la Comédie des Eaux-Vives en auberge hospitalière et familière. Une stratégie au long cours en somme pour briser la glace.

«Notre ambition est de donner vie à ce bâtiment, raconte Tatiana Lista, qu’il rassemble largement les Genevois, qu’ils aient envie d’y passer du temps, à l’occasion d’un spectacle, mais aussi en dehors d’une représentation. Il faut qu’ils vivent dans nos murs une expérience mémorable qui peut prendre la forme d’une initiation au hip-hop sur la grande scène, d’un brunch thématique, d’une immersion sonore dans la psyché des Eaux-Vives, comme l’artiste Zoé Cadotsch le propose à travers une installation, un xylophone géant qu’on a fait construire, pour qu’on entende ses «Voix de quartier».

«La Comédie, ce n’est pas pour moi, c’est de la haute culture»

Séduire la population d’un territoire chamboulé par la double construction d’une gare qui étend ses tentacules sous-terre et d’un théâtre qui s’étire comme un titan à ciel ouvert. Tel était l’objectif premier du trio, confirme Florence Terki, responsable du volet «inclusion». «Depuis 2017, j’ai assisté à de multiples réunions d’associations du quartier pour parler de notre théâtre et assurer les habitants qu’il était aussi le leur. A la première séance, l’un d’eux m’a dit : «De toute façon, la Comédie, ce n’est pas pour moi, c’est de la haute culture. C’est ce préjugé qu’il a fallu déjouer. »

Des emplois pour les jeunes du quartier

Les formes de ce prosélytisme poétique ont été multiples, poursuit Tiziana Bongi, dont la mission consiste à fidéliser une population juvénile, celle qui préfère les skateparks aux planches de Jean-Luc Lagarce ou d’Harold Pinter. «Nous avons proposé à des jeunes des emplois ponctuels, en collaboration avec des travailleurs sociaux. Certains se sont ainsi retrouvés à monter une structure scénique dans le foyer.»

Pont des arts, donc. Davantage qu’un nom au charme romanesque, un idéal. Sur leur banquette orange, au dernier étage de la Comédie, là où s’affaire le staff de la maison, le trio dessine la carte de son territoire. La fierté de Florence Terki, c’est ce «Label Culture Inclusive» que l’institution a obtenu. Ce titre, elle l’honorera ces prochains jours en accueillant des soirées de danse, un défilé de mode inclusive et une conférence de Virginie Delalande, malentendante au destin hors du commun, sur le pouvoir de la différence, le tout dans le cadre de la biennale Out of the box.

Une attention aux personnes en situation de handicap

Ce label est surtout le socle d’un programme visant à accueillir toutes les singularités, toutes les fragilités, comme le souligne Florence Terki. Elle a créé un comité d’experts, constitué d’une douzaine de personnes en situation de handicap, physique ou psychique. «Nous avons réfléchi ensemble aux façons d’améliorer l’accessibilité des salles. Grâce à l’un de nos experts malvoyants, nous avons affiné notre signalétique. Cela peut paraître superflu, mais pour ces personnes, c’est essentiel. Notre désir, c’est qu’elles puissent voir les spectacles, assister aux médiations, bref, qu’elles se sentent chez elles à la Comédie.»

Genève, Suisse, 10 décembre 2020. Évaluation de l’accès et signalétique du nouveau bâtiment de la Comédie pour les personnes malvoyantes ou à mobilité réduite. © Niels Ackermann / Lundi13

Le Pont des arts relève d’une ingénierie joyeuse. L’hospitalité est son maître mot. Elle peut impliquer que des artistes se déplacent à domicile, comme les acteurs du collectif romand Sur un malentendu: pendant la pandémie, ils se sont rendus dans des EMS pour rencontrer leurs pensionnaires et glaner l’extraordinaire de leurs vies, matériau qui nourrira un spectacle qu’ils joueront pour eux.

Genève, Suisse, 10 décembre 2020. Performances de comédiens par Zoom avec des résidents d’EMS. © Niels Ackermann / Lundi13

Vivement dimanche

Cette passion de l’accueil devrait aussi donner lieu à des dimanches qui ont le charme des pique-niques de campagne, se réjouit Tatiana Lista. «Nous voudrions proposer quatre à cinq fois par an une journée qui serait celle des familles et ce dès 10h du matin. Elle pourrait commencer par un atelier musical à l’intention des parents et des enfants, se poursuivre avec un brunch, avant un autre atelier, de théâtre par exemple. Suivraient un goûter, puis un thé dansant ou une initiation au voguing, au choix. Ce bouquet dominical pourrait réunir jusqu’à 500 personnes.»

Dans leur compartiment de Transsibérien, le trio du Pont des arts décline un rêve de cartographie pour que la Comédie soit sans frontière. Avec des décors conçus en fonction des stations. Une forêt enchantée est ainsi en gestation. «L’idée, c’est de créer la surprise à chaque fois», glisse Tatiana Lista. Colombine a de sacrés pouvoirs.

Piliers de la maison, Cassandre Lanfranchi et Terence Prout ont choisi le mobilier dans lequel évolueront les équipes et le public. L’enjeu: injecter de l’âme au coeur d’un bâtiment imposant

Meubler un théâtre qui a des allures de château. Quel privilège ! Avoir carte blanche même pour lui donner un cachet. Pour que spectatrices et spectateurs y papillonnent comme à la maison, qu’ils aient envie d’y palabrer après la fantasmagorie du soir. Pour que l’ensemble des équipes s’y sente ailé surtout.

Terence Prout et Cassandre Lanfranchi (photographiée ci-dessus par Nils Ackermann) ont cette obsession depuis deux ans: habiller la Comédie des Eaux-Vives, cette géante qui roule des mécaniques au-dessus de la gare du même nom et qui, chaque matin, hume l’air dans l’espoir de ne plus y sentir les miasmes du COVID-19 et de pouvoir enfin ouvrir ses bras au public.

Unité de style

Créer le décor, donc, une unité de style aussi pour les cinq étages d’un bâtiment qui a du coffre. Un casse-tête, même pour des baladins de l’illusion. Cassandre Lanfranchi et Terence Prout ont du métier pourtant. La première a la haute main sur l’accueil des publics, c’est dire si elle connaît les lois de l’hospitalité. Le second, adjoint au directeur technique, est capable de transformer un clou en épingle à cravate à tête de diamant.

A eux deux, ils allient l’ingéniosité, le goût des matériaux authentiques comme ils disent et un idéal de convivialité. Mieux, ils ont pu compter sur la vista de Clark Elliott, qui conseille les entreprises pour l’organisation de leurs espaces de travail. Des atouts, oui, mais rien ne disait qu’ils suffiraient tant l’usine à fiction des Eaux-Vives en impose, avec sa taille de dirigeable, ses créneaux qui picotent l’éther, ses couloirs à perte de vue où organiser des courses d’orientation. L’enjeu dès lors? Donner une intériorité, c’est-à-dire un esprit et une chaleur, à ce monolithe.

Teintes chaudes

Comme un couple qu’il n’est pas à la ville, Cassandre Lanfranchi et Terence Prout ont  commencé par examiner les plans d’une maison où cohabitent, chaque jour entre 9h et minuit, une centaine de professionnels, techniciens, artistes, couturières, médiateurs et médiatrices etc. Ces travaux d’Hercule, ils les racontent dans une salle au rez-de-chaussée, sur des canapés autrefois en skaï qu’ils ont fait recouvrir de tissu orange. Cette antichambre, dont les verrières donnent sur le couloir, est stratégique: les comédiens y rumineront leurs textes avant d’entrer en scène, à deux bonds d’Arlequin à peine.

On écoute leurs pérégrinations, on imagine leur vertige.  La Comédie, ce n’est pas seulement deux salles, une grande dotée de 498 sièges, une autre plus élastique, modulable à souhait, sans oublier un restaurant – des espaces qui ont déjà leur mobilier. Ce sont aussi un atelier de construction, un autre de couture, l’un et l’autre vastes comme des courts de tennis, des studios techniques où concevoir une bande-son ou une vidéo, des bureaux encore, au dernier étage.

Meubles neufs et durables

«Notre objectif, c’était d’apporter une âme dans un lieu où les lignes sont pures et l’élégance froide, raconte Cassandre Lanfranchi. La Ville a mis à disposition une belle enveloppe budgétaire pour réaliser ce dessein. Elle avait une exigence : qu’on achète des meubles neufs et durables. A partir de cette feuille de route, nous avons écumé des semaines durant magasins et fournisseurs, en quête de chaises pour les loges et les bureaux, de fauteuils, d’armoires pour les locaux techniques, de tables pour la cantine… Pour ces dernières, Terence a eu une idée géniale: il a récupéré les plateaux usés d’un bar et les a fait monter sur des pieds neufs. Cela donne du caractère.»

Le choix des chaises donne lieu à des cogitations dignes d’un conseil de défense au Pentagone, se rappelle Terence Prout. Il fallait qu’elles soient élégantes, ergonomiques, légères, bref, qu’elles contentent tous les séants. Il en allait de l’image de marque de l’institution. «Un matin, nous avons disposé trente-cinq modèles dans le hall de l’ancienne Comédie du boulevard des Philosophes. Nos directeurs, Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, devaient choisir un modèle destiné aux comédiens, un autre pour les foyers où le public se retrouve. Ils ont fait leur choix en une heure.»

Drôle de drame. Mais il y a plus épineux que le confort de nos fondements. Il y a le langage des couleurs qui au théâtre a son tabou majeur. Parce qu’il porte malheur, le vert est prohibé. Quant au rouge, fût-il romain, il est trop convenu pour être tout à fait honnête. « Comme le blanc et le gris dominent, nous avons privilégié des teintes chaudes, poursuit Cassandre Lanfranchi. Voyez les fauteuils où nous sommes assis. Le tapissier nous a proposé un tissu tuile et nous n’avons pas hésité.»

Choyer le détail, tout est là. La texture, le coloris,  l’harmonie des formes. Sur le sujet, Cassandre et Terence sont intarissables. Vous demandez à voir de plus près. Ils vous entraînent sur les hauteurs, au troisième étage. Un couloir avec des portes en série vous  aspire. On en pousse une. Vous voici dans le saint des saints, là où le comédien s’abstrait du monde, se fond dans la pâte du poète, face au miroir. Un matelas orange sur un lit de repos, des ampoules au garde-à-vous, un siège d’amazone avant la chevauchée : tout invite au rassemblement intérieur.

L’ascension vous grise ? Le cinquième, dédié à l’administration, a des airs de bureau d’architectes, avec ses rangées de tables à hauteur variable, où plastronne une lampe dorée. Leur plateau est en linoléum rosâtre, souffle Terence Prout. «Nous avons choisi cette matière, mélange de toile de jute, d’huile de lin et de bois, pour sa douceur au toucher, pour sa capacité aussi à atténuer les bruits.» Signe d’époque: ces bureaux sont volages, aucun n’étant attribué.

Dans les escaliers, Terence et Cassandre évoquent tout ce qu’il reste à faire. Trouver de nouvelles chaises pour le bar – il en manque encore. Vêtir les murs d’affiches historiques, celles des spectacles qui hantent la Comédie du boulevard des Philosophes. Aménager la bibliothèque. Protéger les artistes dans un édifice où la transparence règne jusqu’à en être intrusive.

Appropriation collective

De retour sur le canapé, là où actrices et acteurs rumineront une dernière fois fois leurs rôles avant d’entrer dans la lice, Terence et Cassandre soulignent que les goûts doivent désormais se mélanger. «Nous passons une partie de notre vie ici, c’est à nous tous d’apporter notre touche, nos idées. C’est comme dans un appartement, on déplace un meuble, on en introduit un autre, tout est ouvert, c’est sans fin et c’est beau pour cette raison.»

L’essentiel, disent-ils encore, c’est qu’on se sente accueilli. Ils brodent: «Un hamac ici, ce serait pas mal, non? Et un jeu de go, qu’en penses-tu? Surtout, ce qu’il faut, c’est un rideau devant les parois vitrées, et pas rouge, s’il te plaît. Bleu, tiens! » Calé dans votre fauteuil, vous vous laissez bercer. Terence et Cassandre savent recevoir.

A l’envers et à l’endroit. Après avoir beaucoup tourné autour du bâtiment, Eddy Mottaz s’est introduit, de nuit, dans ses espaces encore interdits au public

Et si on allait boire un cognac à la Comédie? Ou un Royal Romance, c’est encore plus chic? Le temps des breuvages divins viendra. Pour le moment, le rideau de la fiction et de ses aventures intérieures est toujours fermé. Mais la maison est prête à recevoir ses hôtes. Preuves, les photos d’Eddy Mottaz.

Notre photographe a arpenté les allées d’un bâtiment vaste comme un paquebot. Il s’est arrêté dans le foyer où convergeront les spectateurs. Ce décor qui respire la peinture fraîche pourrait être l’oeuvre d’un plasticien branché, avec ces lampes suspendues comme autant de bougies stylisées et ces parois aluminium qui paraissent dissimuler un monde parallèle.

Une fête est en gestation. On a hâte que les cocktails badigeonnent de pourpre ou de cassis les lèvres et que les têtes dodelinent de plaisir.

Même fermée au public, la Comédie des Eaux-Vives se donne en spectacle, pour le plus grand bonheur de notre photographe Eddy Mottaz

Aux premières loges. Sur le chantier de la Comédie depuis deux ans, Eddy Mottaz chronique le bal des formes, le drame des matières, le coup de théâtre d’une collision entre deux objets – outils de travail oubliés, échelles orphelines, mégots étourdis. Les travaux sont désormais achevés ou presque. Notre photographe butine pourtant toujours autour du bâtiment conçu par les architectes Sara Martin Camara et Laurent Gravier, fondateurs de l’agence FRES.

Sa préférence, ces jours, est nocturne. Voyez cette image, teintée de lumière orangée. La Comédie s’y dessine comme une citadelle futuriste qui lorgne, comme pour se parer de leur autorité, du côté des châteaux médiévaux et de leurs créneaux. Le théâtre est interdit d’accès au public, pour cause de mesures sanitaires. Il n’empêche qu’il sait se rendre désirable, même délaissé, même en sommeil. Ne promet-il pas, devant l’objectif d’Eddy Mottaz, des nuits racées, en lisière de science-fiction? Ou de grandes battues dans la jungle de la ville? Toutes les aventures lui semblent promises, le jour où le COVID-19 et ses bataillons de variants auront déguerpi.

Co-fondateur du Théâtre du Loup et de la Fanfare du même nom, cet architecte de métier a fait partie de l’Association pour une nouvelle Comédie, à l’origine du théâtre des Eaux-Vives

Sur le quai de la gare de Champel, filmé par notre vidéaste Robin Mir, Sandro Rossetti se sent soudain flagada. C’est que l’émotion est forte au moment de monter dans le train et de traverser en quelques minutes à peine une partie de la ville, pour débarquer à la station des Eaux-Vives, celle qu’il voudrait qu’on renomme «gare de la Comédie.»

Pouvait-il imaginer un tel transport il y a vingt ans? A l’époque, cet architecte de métier, co-fondateur du Théâtre du Loup et de la fanfare du même nom, est de ceux qui appellent à la création d’une nouvelle Comédie, encouragés alors par Anne Bisang, directrice de l’institution. Une partie de la profession vient de créer l’Association pour une nouvelle Comédie (ANC). Il en est tout naturellement.

Comédiens, techniciens, scénographes, metteurs en scène cogitent sur un bâtiment qui ne soit plus un rafiot calfaté de toute part, mais un paquebot aiguisé par tous les vents. Tous réclament un théâtre outillé pour le futur, susceptible de convertir les nouvelles générations à l’ivresse des planches.

L’ANC a su se faire entendre, s’enthousiasme aujourd’hui Sandro Rossetti. Les autorités politiques suivront le mouvement. Un concours d’architecture international sera lancé en janvier 2009. Quelque 88 candidats planchent sur «cette usine à fictions.» Couple dans la vie, fondateurs aussi du bureau FRES, Sara Martin Camara et Laurent Gravier l’emportent.

Douze ans plus tard, la Comédie des Eaux-Vives attend encore le coup de ciseau inaugural – le covid impose son calendrier. Mais elle est déjà cette manufacture espérée par Sandro Rossetti et l’ANC. «Ce théâtre n’est pas le fait d’un prince, mais le fruit du besoin et du désir d’une profession», aime à dire cet amoureux du jazz. Parole de pionnier.

Dans les parages de la Comédie des Eaux-Vives, pas un chat en ces nuits confinées. Sauf notre photographe Eddy Mottaz mystérieusement aimanté par le théâtre

Un décor de cinéma. C’était l’autre soir, sur la route de Chêne, cette artère qui file vers Moillesulaz. Le ciel était d’encre indigo, les rues orphelines de leur cohue. Pas une sentinelle, sauf notre photographe Eddy Mottaz. Comment pouvait-il résister à l’assurance de la Comédie, scintillant comme pour un bal, à ces rails de tramway draguant un pays lointain, à ces grues indolentes comme des cygnes en hiver?

Un décor de cinéma, donc. Allez savoir pourquoi, on pense à «Dogville», le film de Lars von Trier. Il y a quelques jours encore, la cinéaste et metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy répétait dans les murs de la Comédie une version de cette mélodie du malheur. Entre la gare et le théâtre surgirait Nicole Kidman jouant Grace, la fugitive poursuivie par des malfrats. Des habitants sortiraient de leurs tanières et apprivoiseraient l’inconnue.

Elle régnerait sur ce quartier en trompe-l’oeil. Mais bientôt ses voisins la regarderaient de travers. L’étrangère deviendrait une intruse, comme dans le film de Lars von Trier. C’est alors que les gangsters débarqueraient, via le tram. C’est à cette fable morale qu’on repense en admirant le plan cinématographique d’Eddy Mottaz.

Notre photographe décline la beauté étrange d’un delta privé de son courant, ces foules qui devraient jaillir de la grande bouche de la gare. Christiane Jatahy a titré son adaptation de «Dogville» «Entre chien et loup» – on ignore encore quand il pourra être présenté à la Comédie. L’image d’Eddy Mottaz a un air d’«entre chien et loup» : en lisière de nuit, quelqu’un va surgir. Nicole Kidman?

A la billetterie de la Comédie, cette amoureuse du beau geste, photographiée ici par Niels Ackermann, noue avec le public une relation exceptionnelle. Depuis l’automne, elle est aussi chargée de ravitailler les équipes artistiques

Vous lui confieriez la clé de vos songes. Et celle du garde-manger, pour qu’elle le garnisse à sa façon. Martine Bornoz est une ambassadrice hors pair pour la Comédie. A la billetterie depuis onze ans, elle aiguille le chaland, évente le mystère d’un soir juste ce qu’il faut pour exciter la curiosité, monte parfois sur ses grands chevaux, quand elle a aimé de tout son cœur une pièce.

Ce jour glacé, elle vous attend devant l’une des entrées du théâtre des Eaux-Vives, celle réservée aux camions. Est-ce cette lueur dans l’œil? Ou ses bottes de sept lieues? Ou son manteau de chineuse distinguée? Elle vous emporte au premier contact. C’est que Martine apaise. Une grande sœur produit ce même effet.

Cette attention laineuse fait du bien. Depuis l’automne, nos villes ressemblent – malédiction du COVID-19 oblige – à des décors de cinéma désertés en catastrophe par les équipes de production. La Comédie des Eaux-Vives et ses parages n’échappent pas à la sidération ambiante. Pas de spectacles à l’affiche – même si trois se répètent ces jours, histoire de préparer la reprise. Martine Bornoz, elle, n’a jamais été aussi présente.

A l’écoute des brigades des planches

C’est que les équipes ne sauraient se passer d’elle. «Vous prenez un café ?» On vient d’entrer dans la cantine des artistes, haut perchée dans le bâtiment. Elle jette un œil, en connaisseuse, sur les fruits secs et les plaques de chocolat posées en vrac sur une table.

Gourmande? Oui, mais pour le bien des autres. Depuis la fin de l’été, elle est aussi chargée du catering. Comme  jadis la cantinière dans la mêlée des armes, c’est elle qui ravitaille les brigades des planches. Elle tourne en libellule autour d’elles, repère marottes et petits vices, avant de proposer des paniers sur mesure. Sur ce même mode butineur, elle fréquente les puces, à la recherche d’une théière ou d’une vaisselle qui ait du cachet.

Assortir les vestiges de nos existences est un talent. «C’est créatif de concevoir un havre de bien-être, raconte-t-elle. Ces jours, malgré la situation, les comédiennes et comédiens enchaînent les heures, comme des cyclistes du Tour de France dans les cols. Les interprètes de la metteuse en scène Christiane Jatahy travaillent jusqu’à 23h, avec deux pauses de vingt minutes. Ils sont contents de trouver de quoi les revitaliser. Certains m’ont dit qu’ils n’avaient jamais vu ça.»

Martine Bornoz personnalise ses potions magiques. à l’intention des acteurs et actrices. © Niels Ackermann / Lundi13

Des tickets qui ont de l’esprit

Les aficionados de la Comédie, à l’époque où elle régnait sur le boulevard des Philosophes, abonderaient dans ce sens. Eux aussi ont rarement rencontré hôtesse aussi prévenante. «J’adore reconnaître les gens au fil des saisons et nouer avec eux un dialogue au long cours, poursuit celle qui a travaillé comme art-thérapeute auprès d’enfants mutiques. Souvent, ils me demandent un conseil, par exemple si tel spectacle est recommandé pour des ados. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est quand ils reviennent vers moi, heureux de leur soirée.»

Les tickets de Martine ont de l’esprit. Il faut dire qu’elle n’a rien d’une bonimenteuse vantant sa marchandise. Dès qu’elle peut, elle assiste aux répétitions, afin de se pénétrer de la matière, de comprendre l’enjeu d’un parti pris esthétique, de se familiariser avec une façon de jouer.

Mais quand elle n’aime pas, alors ? «Je dois avouer, il m’est difficile de respecter le devoir de réserve. Si je connais bien le spectateur, je lui fais part en toute sincérité de mes réserves. Si je ne le connais pas, je m’en tiens à une description objective. La vérité aussi, c’est que je me sens solidaire des équipes. Au boulevard des Philosophes, depuis notre comptoir, on voyait arriver les artistes. Et ça ne manquait jamais : ils nous demandaient s’il y avait du monde.»

Aux Eaux-Vives, sa vie d’entremetteuse changera. La billetterie ne donne pas directement sur l’entrée, ce qui l’empêchera de happer le chaland. A moins qu’elle ne monte au front. Son grain de sel, on le  trouvera au coin librairie. En collaboration avec la dramaturge Arielle Meyer, elle choisira les livres selon les productions. «Comme je vois les répétitions, comme je discute aussi avec les metteurs en scène, j’ai une idée de ce qui les inspire. C’est forte de ces échanges que je constitue notre sélection.»

Martine Bornoz est du genre à bien recevoir, sans chichi, en discrète qui ne laisse rien au hasard. Le goût de la scène remonte chez elle à l’enfance. Avec ses parents, elle ne manquait pas un spectacle du Théâtre Kléber-Méleau, alors dirigé par son fondateur, Philippe Mentha. Le lever de rideau pourpre, le sortilège d’un décor, la gravité d’une voix, le panache d’un geste : l’enchantement opérait toujours.

Adolescente, elle jouissait d’être cigale au Festival d’Avignon. Elle y a vu la légendaire Classe morte de Tadeusz Kantor. Elle ne l’oubliera jamais. De même qu’elle a toujours en tête les harangues sauvages de Bartabas, à l’époque où le Théâtre équestre Zingaro n’était pas encore une institution. Plus tard, elle a emmené ses enfants au Théâtre Am Stram Gram à Genève.

Martine Bornoz prépare des plats légers à déguster entre deux répétitions. © Niels Ackermann / Lundi13

Ces souvenirs, elle les détricote à la bonne franquette. A la maison, raconte-t-elle, elle cuisine en écoutant du jazz sur France Musique. Pendant le premier confinement, elle a fabriqué des masques avec les sacs en tissu estampillés «Comédie». Sa table est fraternelle, à l’évidence. Avec ses amis, elle parle de tout ce qui la porte, des livres en particulier. L’autre jour, elle ne jurait que par Cette chose étrange en moi, de l’auteur turc, Prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk. «Je peux tout lire, mais il faut que ça soit bien écrit.»

A cet instant, dans la caf déserte, Martine Bornoz chasse du regard un nuage. Elle est de la tribu des cantinières providentielles, cousine de celle qui secourt Fabrice del Dongo sur le champ de bataille de Waterloo, dans La Chartreuse de Parme de Stendhal. Son talent? Elle partage le nectar de ses vies intérieures.

Photo: Niels Ackermann