Le coup de torchon devait être poétique. En 1974, Richard Vachoux prend la direction du théâtre avec l’ambition d’apporter du sang neuf. Jeune talent de la HEAD, Clément Grahn interprète cet épisode

Dans la tête de Richard Vachoux, gentilhomme romantique et acteur genevois. C’est l’optique choisie par Clément Grahn, étudiant à la HEAD de Genève, qui interprète à son tour, après Léonie Courbat et Nadia Freymond, ce chapitre de l’histoire.

En 1974, l’ancien directeur du Poche succède à André Talmès. A 42 ans, il s’est fait une spécialité de faire résonner des paroles contemporaines acides ou écorchées, Eugène Ionesco, Friedrich Dürrenmatt ou encore le Genevois Bernard Falciola . A peine en place, il annonce un coup de torchon poétique: il résiliera le contrat qui lie l’institution et les galas Herbert-Karsenty, tourneur parisien qui assure aux fidèles abonnés – ils ont leurs noms sur leurs sièges –  la présence des vedettes du moment.

Ce changement de direction ulcère une partie du public. Mais Richard Vachoux maintient le cap. Il favorise de grosses productions romandes, signées André Steiger ou Catherine Egger. Les accueils sont souvent de grande qualité. Claude Régy est invité à présenter Les gens déraisonnables sont en voie de disparition de Peter Handke. La distribution est imposante, qui compte notamment Jean-Luc Bideau, Patrick Kerbrat, Andrea Ferreol, Jean-Claude Dreyfus et le jeune Gérard Depardieu dans le rôle principal.

Dans son compte-rendu, le critique du «Monde» Michel Cournot déplore l’atonie de la mise en scène, le manque de risque pris par Claude Régy. La réception à Genève n’est pas plus enthousiaste, malgré le talent de l’auteur et des comédiens. A la fin des années 1970, Richard Vachoux est confronté à  un déficit. Il finira par céder sa place en 1982 à Benno Besson.

Clément Grahn propose sa version de l’histoire. L’humour est de mise, l’ellipse est la règle, la chute est savoureuse. Au prochain épisode, le théâtre des Philosophes prendra un nouvel envol. Aussi fort que le phénix, il renaîtra de ses cendres.

Notre photographe Eddy Mottaz dévoile le drame de la matière dans les coulisses de la Comédie des Eaux-Vives encore en construction

Le petit cirque d’Eddy Mottaz réserve mille et une surprises. Depuis vingt mois, notre photographe documente le chantier avec une agilité d’acrobate. Il saisit des vols planés que personne ne discerne à part lui. Ce sont ceux d’un câble, d’une gaine orpheline, d’une tige volage.

Rien de spectaculaire, non. Tout d’intriguant pourtant. Voyez cette image, prise dans les coulisses de la Comédie des Eaux-Vives: tout paraît dessiné par un voltigeur aguerri, admirateur de Mark Rothko. Deux aplats se regardent: l’un couleur ardoise est d’humeur conquérante, l’autre gris orage sauvegarde une bande bleuâtre.

Ce qui anime le tableau, c’est la vivacité de la figure située en haut à gauche qui s’apprête, dirait-on, à se lancer vers le grand anneau de droite. Un trapéziste et son porteur, au fond. Sans tambours ni trompettes, Eddy Mottaz écrit son ballet des matières. Sa prouesse ne tient qu’à un fil. C’est ce qu’on aime, justement.

Jeune dessinateur de la HEAD, Clément Grahn a imaginé une version en vol plané du règne de Maurice Jacquelin pendant la Seconde guerre mondiale

Le diable et le bon Dieu. Dans l’épisode précédent, le jeune Clément Grahn mettait en scène le dilemme d’Ernest Fournier,  fondateur de la Comédie en 1913 : devait-il suivre la volonté de ses parents, tenanciers de bistrot dans le quartier de Rive, et entrer dans les ordres ? ou réaliser son rêve de théâtre, au risque de se brouiller avec ses géniteurs ? L’étudiant de la HEAD de Genève dessinait ainsi une église biscornue et cornue, histoire de suggérer la victoire de l’art sur la religion.

 Changement de décor avec ce nouvel épisode. Le Français Maurice Jacquelin a succédé en 1939 à Ernest Fournier aux commandes d’une Comédie qui est encore un théâtre privé. Il règne sur une troupe d’une quarantaine de comédiens qu’il peine à payer. La guerre n’empêche pas le directeur d’être entreprenant. Il accueille ainsi un jeune Italien qui a fui le fascisme et se fait appeler Georges Firmy. En 1945, il montera, au nom de la Compagnie des Masques,  deux pièces, Caligula d’Albert Camus et Meurtre dans la cathédrale de T.S. Eliot.

Georges Firmy retrouvera Milan après la guerre et son nom, Giorgio Strehler. Bientôt, il fondera le Piccolo Teatro, l’un des phares de la scène européenne au XXe siècle. De son côté, Maurice Jacquelin devra licencier les acteurs de la troupe, faute d’argent. Clément Grahn raconte cette page d’histoire en jouant sur les collisions d’images et le collage. Une version virevoltante du drame, au fond.

Le chorégraphe invite à une visite virtuelle et comme en apesanteur du théâtre de la gare des Eaux-Vives. Avant-goût

La Comédie des Eaux-Vives ouvrira au début de l’année prochaine. Cela n’empêche pas le chorégraphe romand Gilles Jobin d’ouvrir ses portes, à sa façon virtuelle et poétique. Dès cette semaine, le public peut jouir de ce transport, au bâtiment des Philosophes, avec l’équipement ad hoc. En attendant, on peut savourer ce prélude filmique.

Et si Ernest Fournier, le fondateur de la Comédie, avait tenu un journal intime, dessiné qui plus est ? Le jeune dessinateur genevois Clément Grahn a imaginé ce scénario

Jadis, les comédiens sentaient le soufre. Les dévots les soupçonnaient de commercer avec Lucifer. Longtemps d’ailleurs, le métier de Molière a été mal vu du bourgeois. Il était synonyme de mauvaise vie. On peut dès lors imaginer le choc des parents d’Ernest Fournier quand ce dernier leur a annoncé qu’il se consacrerait aux planches. Tenanciers de bistrot dans le quartier de Rive à Genève à la fin des années 1880, ils destinaient leur fils à la prêtrise. Ernest avait la vocation, certes, mais pas pour l’église.

Cette histoire a inspiré à Clément Grahn, étudiant de la HEAD à Genève, une chorégraphie graphique, intrusion vagabonde dans la psyché de l’artiste. Le lecteur découvre le journal intime fantasmé de l’artiste.

Clément Grahn conçoit son strip comme une suite de correspondances: comme sur un toboggan, on glisse de l’église cornue jusqu’à la belle dame à capeline découvrant l’affiche de la Comédie, en passant par des petits rats d’opéra. Le cerveau d’Ernest bout. Le 24 janvier 1913, il réalisait son rêve. Son théâtre était pris d’assaut par une foule emperlée et cravatée, avide de communion artistique et de petits fours. La messe était dite.  

Les deux croquantes imaginées par Nadia Freymond assistent à la révolution poétique voulue par l’acteur Richard Vachoux en 1974. Pas sûr qu’elles adhèrent

Avec le temps, nos deux flèches ont perdu de leur allant, mais elles sont devenues pop. Oublié, le smoking et le nœud pap’ du premier épisode, quand elles assistaient, aux premières loges, au spectacle inaugural de la Comédie. Désormais, nos souris se prennent pour John Lennon et Yoko Ono. Voyez leurs chevelures et leurs lunettes fumées. Qu’ont-elles sniffé d’ailleurs pour sombrer ainsi devant «Les gens déraisonnables sont en voie de disparition» ?

Dans cet épisode, l’humour de Nadia Freymond épate encore. Le trait est aussi affirmé que la liberté de ton. L’étudiante de la HEAD à Genève épingle avec une impertinence joyeuse la difficulté du directeur de l’époque, Richard Vachoux, d’accomplir sa révolution poétique. A peine aux commandes de l’institution, l’acteur genevois décidait de rompre le contrat qui liait la maison aux Galas Karsenty-Herbert, tourneur qui fournissait aux aficionados du boulevard des Philosophes leur dose de vedettes parisiennes.

Depardieu, sauvageon charismatique

Cette politique courageuse est marquée notamment par l’accueil des «Gens déraisonnables sont en voie de disparition», texte de Peter Handke monté par Claude Régy, ce lecteur qui élague la scène de ses poncifs. Dans la distribution s’illustre le jeune Gérard Depardieu, chouchou déjà de Marguerite Duras qui l’a fait tourner dans son film, «Le Camion».

Nos deux allumées, peu averties, ne sont pas sensibles à son charisme de brute tendre. Sur son transat, l’une pique un roupillon. Nadia Freymond touche juste. L’abonné traditionnel, qui n’est pas très pop, boude les audaces de la maison.  Peter Handke avait raison : «Les gens déraisonnables sont en voie de disparition».

par Nadia Freymond

La jeune dessinatrice genevoise Nadia Freymond invite à suivre deux souris phénoménales qui croquent dans l’actualité tourmentée des années 1930-1940

Vingt ans après. Ou peut-être plus. A échelle de souris, on ne compte pas vraiment. Etudiante à la HEAD à Genève, Nadia Freymond a imaginé,  en émule  d’Art Spiegelman peut être – l’auteur  révéré de Maus – l’histoire de la Comédie vue par deux rongeurs malins.

Après le 24 janvier 1913, où ils assistaient, sans le savoir, à l’inauguration de la maison (voir l’épisode précédent), on les retrouve attablés en gourmands dans un bistrot. Toujours un peu commères, ils croquent cette fois dans l’actualité de la fin des années 1930 et des années 1940.

Giorgio Strehler, un enfant prodige à la Comédie

Le Français Maurice Jacquelin a succédé au fondateur Ernest Fournier, mort d’épuisement. En pleine guerre, il propose à un jeune Italien débordant d’idées de faire sa première mise en scène boulevard des Philosophes. Il fuit le fascisme et se fait appeler Georges Firmy.  

Cet inconnu s’appelle en réalité Giorgio Strehler – «Georges Triller», fourche l’une de nos souris gaffeuses. Il montera à Genève, en 1945, Meurtre dans une cathédrale, de T.S. Eliot et  Caligula d’Albert Camus. A propos du premier spectacle, un critique écrit : « Un spectacle de haute classe, tel que même nos scènes régulières et professionnelles ne nous en offrent guère.»

De retour à Milan après la guerre, Giorgio Strehler fondera le Piccolo Teatro qui deviendra l’une des stations phares de l’Europe théâtrale.

Sens de l’histoire ? C’est vers la capitale lombarde que nos deux souris prétendent filer à la fin du strip. Sans payer l’addition du restaurant. Ces filous d’auberge sont décidément impayables. Le prochain épisode promet lui aussi d’être renversant. Il y sera question de révolution poétique. Nos souris adorent ce genre de fromage coulant.

par Nadia Freymond
Par Nadia Freymond, dessinatrice de la HEAD

La naissance d’un théâtre comme vous ne l’avez jamais vue. C’est la proposition forte de la jeune dessinatrice genevoise Nadia Freymond

Deux drôles de spectateur aux premières loges, le soir du 24 janvier 1913.  Ils ont fait un effort d’élégance pour l’occasion, croit-on: le comédien genevois Ernest Fournier inaugure en grande pompe la Comédie et le boulevard des Philosophes voit déferler fiacres et automobiles.

Mais qui sont ces témoins imaginés par Nadia Freymond, étudiante à la HEAD de Genève ? Deux charmants rongeurs sur leur trente-et-un. Ils se sont visiblement trompés de soirée. Ils pensaient assister à une Traviata quelconque, ils vont vivre, en toute candeur, un moment décisif dans l’histoire de la ville.

La maestria des souris

Nadia Freymond pratique le pas de côté avec une maestria qui la distingue. Tout est croquant dans son récit de l’inauguration de la maison. D’abord, l’idée de la raconter du point de vue de deux créatures déphasées, ce qui provoque un effet d’étrangeté et de comique qui n’aurait pas déplu à Bertolt Brecht.

Frappe ensuite le plaisir de développer le quiproquo – dont la pelote de laine est la métaphore.  Il y a enfin et surtout la mise en scène du couple. Les pattes dans le vide, Monsieur et Madame Souris commentent un événement  qui leur échappe, comme à nous, lecteurs, d’ailleurs.

Ce soir-là, Ernest Fournier propose aux élus Le Prince d’Aurec, pièce aujourd’hui oubliée. L’élégance et l’humour de Nadia Freymond marquent la distance avec l’époque et ses codes. Sa comédie est, à sa manière légère, bestiale.

par Nadia Freymond, dessinatrice de la HEAD

Etudiante à la HEAD, Léonie Courbat s’empare de la période 1974-1982. Le directeur de l’époque, Richard Vachoux, crée le scandale en rompant avec le tourneur parisien Karsenty-Herbert

D’un coup de théâtre à l’autre. Dans un précédent épisode, Léonie Courbat mettait en scène Maurice Jacquelin annonçant aux comédiens de la troupe qu’il devait se séparer d’eux. C’était l’après-guerre et la Comédie était en proie à une crise financière sévère.

L’or du poète

Toujours aiguillonnée par le synopsis succint que nous lui avons fourni ainsi qu’à tous ses camarades, l’étudiante de la HEAD synthétise d’un crayon malicieux le règne de l’acteur Richard Vachoux, entre 1974 et 1982.

Pour son premier épisode, «le rêve réalisé du fondateur Ernest Fournier», elle privilégiait le rouge et le noir du drame ; pour le deuxième, «la mort d’une troupe», elle choisissait le noir et le blanc. Pour ce dernier, elle joue sur le jaune et or, tonalité qui sied à l’idéal d’un directeur épris de poésie.

On admire la façon dont elle croise une imagerie «art nouveau» et romantique, manière de saluer les goûts littéraires de Richard Vachoux. Sa chute marque  la cruauté de l’échec. Léonie Courbat a de la personnalité. Ses camarades aussi. Dans un prochain épisode, vous découvrirez une autre approche de cette tranche 1913-1982.  Le contraste vaudra le coup d’œil.

Cet été, des étudiants de la HEAD de Genève racontent à leur façon le destin méconnu de la grande maison genevoise. Léonie Courbat a levé le rideau la semaine passée. Elle propose une suite

La mémoire d’un théâtre est volatile, voire volage. Un spectacle chasse l’autre, un directeur efface son prédécesseur. En cet été où la Comédie s’apprête à changer de dimension, nous avons demandé à des étudiants de la HEAD de Genève, accompagnés par leur professeur, Nadia Raviscioni, de dessiner une histoire du bâtiment du boulevard des Philosophes.

La troupe de la Comédie à la trappe

Comme une trentaine de camarades, Léonie Courbat a planché sur trois épisodes – les trois premiers pour ce qui la concerne, qui couvrent la période 1913-1982. Vous découvriez il y a quelques jours sa version de la naissance de la Comédie, le rêve réalisé du comédien genevois Ernest Fournier. Dans l’épisode 2, vous verrez comment le Français Maurice Jacquelin, qui reprend les rênes de la maison en 1939, a dû se séparer de la troupe après la Guerre.

On admire chez Léonie Courbat son trait, affirmé et élégant. Sa science du drame s’avère aussi remarquable. En une poignée de cases, elle crée une tension, mieux, une émotion, et un suspense. Sous son crayon, le comédien Maurice Jacquelin redonne de la voix, en ce jours déchirant de 1948 où il doit annoncer à une quarantaine d’acteurs qu’il se passera désormais de leurs services. Les caisses de la Comédie sont vides. La Ville de Genève a volé au secours du théâtre en rachetant le bâtiment. En contrepartie, elle entend avoir son mot dans sa gestion. L’histoire prend une autre tournure.